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Du stress au burn-out (Partie 2)

Un processus insidieux

William PITCHOT

Rachel n’a jamais été du genre à reculer devant un défi. À 32 ans, elle dirigeait sa propre startup dans le secteur technologique, une entreprise en plein essor qui attirait l’attention des investisseurs. Travailler 80 heures par semaine ne lui faisait pas peur ; au contraire, elle voyait cela comme un passage obligé vers le succès, comme le prix à payer pour réaliser ses ambitions. « Tout le monde fait ça dans la tech », se disait-elle pour se rassurer quand la fatigue se faisait sentir.

Entre ses réunions incessantes avec des investisseurs potentiels, la gestion quotidienne de son équipe de douze personnes, les décisions stratégiques à prendre sous pression, et les mises à jour constantes de son produit pour rester compétitive, Rachel trouvait encore le temps – ou plutôt, s’obligeait à trouver le temps – d’aller à la salle de sport à 6h du matin, de méditer vingt minutes avant de partir au bureau, et de poster des citations inspirantes sur LinkedIn et Instagram. « Si tu ne documentes pas ta réussite, elle n’existe pas », lui avait dit un coach en « personal branding ».

De l’extérieur, tout semblait parfait. Ses posts recevaient des centaines de likes. Ses abonnés la félicitaient pour son énergie, son équilibre, sa capacité à tout gérer avec le sourire. Elle était devenue, sans vraiment le chercher, une sorte de modèle de réussite entrepreneuriale au féminin. Les jeunes créatrices d’entreprise la contactaient pour lui demander ses secrets. Elle donnait des conseils, partageait ses routines, encourageait les autres à « foncer » et à « croire en leurs rêves ».

Jusqu’au jour où elle s’est effondrée.

Ce matin-là, Rachel s’est réveillée avec une sensation étrange qu’elle n’arrivait pas à identifier. Son corps lui semblait lourd, comme si chaque membre pesait dix kilos de plus que la veille. Sa tête était engourdie, comme si son cerveau était enveloppé dans une épaisse couche de brouillard. Pourtant, elle avait dormi ses sept heures réglementaires – elle suivait scrupuleusement les recommandations des experts du sommeil qu’elle écoutait en podcast.

Elle essaya de se lever pour aller faire son jogging matinal habituel, mais ses jambes ne la soutenaient plus. Elles tremblaient. Son cœur battait vite, beaucoup trop vite, comme si elle venait de courir un marathon alors qu’elle était simplement assise au bord de son lit. Une sensation d’oppression dans la poitrine. Des difficultés à respirer normalement. Une peur panique inexplicable qui montait en elle comme une vague.

« Une crise de panique ? » pensa-t-elle, incrédule. Elle n’avait jamais ressenti ça auparavant. Elle qui méditait tous les matins, qui maîtrisait sa respiration, qui gérait son stress avec des techniques validées scientifiquement. Comment était-ce possible ? Elle devait avoir un problème physique. Son cœur, peut-être. Ou ses poumons.

En quelques heures, elle s’est retrouvée aux urgences, incapable de comprendre ce qui lui arrivait. Les examens cardiologiques : normaux. Les analyses sanguines : normales. Tout était « normal » sur le plan physiologique. Mais elle, elle ne se sentait absolument pas normale. Le médecin urgentiste, après l’avoir écoutée parler de son rythme de vie, posa un diagnostic sans appel : burn-out sévère. « Vous devez tout arrêter, immédiatement. Pas dans deux semaines, pas quand vous aurez terminé vos projets en cours. Maintenant. »

Rachel était stupéfaite. Un burn-out ? Elle qui faisait tout bien, qui suivait tous les conseils, qui optimisait chaque aspect de sa vie ? Comment avait-elle pu en arriver là sans s’en rendre compte ?

Comprendre le mécanisme du burn-out

Le burn-out – littéralement « combustion complète » en anglais – est un processus progressif qui s’installe insidieusement, souvent chez les personnes les plus engagées, les plus passionnées, les plus investies dans leur travail. Ce n’est pas un hasard si Rachel, entrepreneure brillante et motivée, s’est retrouvée dans cet état. Le burn-out frappe rarement les personnes désengagées ou paresseuses. Il vise précisément celles qui donnent tout, qui repoussent leurs limites, qui refusent d’abandonner.

Contrairement au stress passager, qui peut être géré avec du repos et des techniques de relaxation, le burn-out est une érosion lente et profonde de l’énergie mentale, physique et émotionnelle. C’est comme une batterie qui se décharge progressivement et qui, à force de ne jamais être complètement rechargée, finit par ne plus pouvoir tenir la charge du tout.

Les trois phases du burn-out

Le processus du burn-out se déroule classiquement en trois grandes phases, telles que décrites par le psychologue Herbert Freudenberger qui a été le premier à conceptualiser ce syndrome dans les années 1970 :

Phase 1 : L’alarme – L’enthousiasme qui masque l’épuisement

Au début, le corps répond à une surcharge de travail par une augmentation du stress et… une augmentation de l’énergie. C’est paradoxal, mais c’est exactement ce que Rachel vivait dans ses premières années d’entrepreneuriat. On se sent motivé, performant, invincible même. L’adrénaline et le cortisol circulent en abondance, donnant l’impression d’une capacité de travail illimitée.

Mais cette phase a un coût invisible. Le sommeil devient plus léger, fragmenté, moins réparateur. On se réveille déjà en pensant au travail. L’irritabilité s’installe progressivement – on devient impatient avec ses proches, agacé par les petits contretemps. Les pauses se font de plus en plus rares parce qu’on a « trop à faire » et qu’on ne peut « pas se permettre » de ralentir. Les loisirs et les relations sociales sont les premières victimes : on annule le dîner avec des amis parce qu’on a « vraiment trop de boulot », on saute le cours de yoga qu’on aimait tant parce qu’une réunion s’est rajoutée.

Pendant cette phase, la personne ne se rend généralement pas compte du danger. Au contraire, elle est fière de sa capacité à tenir le rythme. « Je gère », « J’assure », « Ça roule » sont les réponses types quand quelqu’un s’inquiète de la voir travailler autant. Et socialement, cette phase est valorisée : on admire les gens « dynamiques », « investis », « passionnés » qui donnent tout pour leur projet.

Phase 2 : La résistance – Quand le corps envoie des signaux que l’esprit refuse d’entendre

Progressivement, le corps commence à montrer des signes de fatigue plus marqués. Mais plutôt que de les écouter, la personne s’adapte en repoussant toujours plus ses limites. C’est la phase où on commence à « tenir » plutôt qu’à « vivre ». La fatigue est présente en permanence, mais on la combat par la volonté, par la discipline, par des doses croissantes de caféine.

Les signaux d’alarme du corps deviennent plus insistants : migraines fréquentes qu’on traite à coup de paracétamol, troubles digestifs qu’on attribue au stress « normal », tensions musculaires chroniques dans la nuque et les épaules, rhumes à répétition parce que le système immunitaire est affaibli. Certaines personnes développent de l’eczéma, du psoriasis, des douleurs dorsales inexpliquées, des vertiges.

Mais la caractéristique de cette phase, c’est le déni. « Ce n’est rien », « Ça va passer », « C’est juste une mauvaise période », « Dès que j’aurai terminé ce projet, je vais me reposer ». Sauf que ce projet est toujours suivi d’un autre, et d’un autre encore. Le repos promis n’arrive jamais vraiment.

Sur le plan émotionnel, cette phase se caractérise aussi par un détachement progressif. On commence à perdre l’enthousiasme qu’on avait au départ. Le travail qui nous passionnait devient mécanique, routinier. On fait les choses parce qu’il faut les faire, plus par sens du devoir que par plaisir. On devient cynique, désabusé. On se surprend à penser : « À quoi bon ? », « Pourquoi je fais tout ça ? »

C’est pendant cette phase que beaucoup de gens, sentant confusément que quelque chose ne va pas, redoublent d’efforts dans le développement personnel. Ils s’inscrivent à des formations de gestion du stress, testent la méditation en pleine conscience, achètent des livres sur le bonheur, consultent des coachs. Rachel l’a fait. Elle pensait sincèrement qu’en appliquant les bonnes méthodes, en étant plus disciplinée, plus positive, elle surmonterait cet état désagréable.

Mais c’est là le piège : ces efforts supplémentaires pour « aller mieux » deviennent eux-mêmes source de stress. Il faut maintenant non seulement gérer une charge de travail écrasante, mais aussi gérer son bien-être comme un projet professionnel à optimiser. Le burn-out s’approche.

Phase 3 : L’épuisement – L’effondrement total

Puis arrive la troisième phase, celle que Rachel a vécue ce matin-là aux urgences. L’organisme n’a simplement plus de ressources. Les réserves sont vides. Les mécanismes de compensation ont cessé de fonctionner. L’épuisement est total, absolu.

Cette phase se caractérise par trois grands syndromes :

  • Épuisement émotionnel : Une incapacité à ressentir des émotions normales. On devient indifférent à ce qui nous touchait avant. Plus rien n’a d’importance. Une démotivation profonde s’installe, un sentiment de vide intérieur.
  • Dépersonnalisation : Un détachement complet par rapport à son travail et aux autres. On traite les gens comme des objets, des dossiers, des problèmes à résoudre plutôt que comme des êtres humains. 
  • Troubles cognitifs : Difficultés majeures de concentration, pertes de mémoire, incapacité à prendre des décisions même simples, pensée confuse. L’esprit qui était vif, créatif, réactif devient lent, embrouillé, inefficace.

Rachel se trouvait précisément dans cette dernière phase quand elle s’est retrouvée aux urgences. Elle n’avait plus de forces, plus d’envie, plus de capacité à réfléchir clairement. Son esprit, autrefois vif et créatif, capable de jongler avec dix projets simultanément, était devenu une masse confuse, incapable de structurer une idée simple. Elle qui se croyait forte, capable de tout surmonter, réalisait brutalement que son corps et son cerveau avaient atteint leurs limites absolues – et les avaient même dépassées.

Le burn-out n’est pas un choix, ni une faiblesse. C’est une limite physiologique et psychologique qui, une fois franchie, impose l’arrêt brutal de tout ce qui nous maintenait en surchauffe.

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