L’histoire de Jean : « Je m’y suis habitué »
William PITCHOT
Jean a cinquante-cinq ans. Il travaille comme cadre dans l’industrie automobile depuis
sa sortie d’école d’ingénieur, il y a trente-deux ans. Il n’a jamais été en arrêt maladie
de sa vie, à part deux ou trois jours pour une grippe. Il ne se plaint jamais. Au contraire,
il minimise systématiquement. « Ça va, on fait aller. » « C’est le métier qui veut ça. » « J’ai
connu pire. »
Il travaille sous pression intense depuis vingt-cinq ans, depuis que son entreprise a
été rachetée et que les méthodes de management ont radicalement changé. Objectifs
trimestriels de plus en plus agressifs. Réductions d’effectifs successives qui ont accru
la charge sur les cadres restants. Culture de la disponibilité permanente. Insécurité
latente liée aux menaces récurrentes de délocalisation. Mais Jean a toujours tenu. Il a
toujours livré. Il a toujours été là.
Il consulte aujourd’hui en cardiologie pour une hypertension artérielle devenue
résistante au traitement. Trois médicaments antihypertenseurs, et la tension reste à
16/9. Son cardiologue essaie de comprendre. Pas de facteur de risque majeur évident.
Poids normal. Pas de tabac. Cholestérol correct sous traitement. Pas d’apnées du
sommeil. Activité physique modérée mais régulière le week-end. Alimentation plutôt
équilibrée.
Quand on aborde prudemment la question de son travail, de son niveau de stress
professionnel, Jean répond avec un léger haussement d’épaules, comme si la question
était presque incongrue : « Oh, vous savez, c’est tendu, mais je m’y suis habitué. Ça
fait des années que c’est comme ça. On finit par s’adapter. »
Cette phrase revient constamment en consultation, formulée avec de légères
variations : « Je m’y suis habitué. » « Je me suis fait à la pression. » « J’ai appris à vivre
avec. » Elle est prononcée avec résignation, mais aussi parfois avec une pointe de
fierté. Preuve d’une capacité d’adaptation remarquable. Preuve de force.
Mais voici la vérité physiologique brutale que Jean ignore : son corps ne s’y est jamais
vraiment habitué. Son cerveau ancien, celui qui gère les réactions de stress, n’a jamais
appris à considérer cette pression chronique comme normale et sans danger. Ses
systèmes cardiovasculaires n’ont jamais cessé de réagir, jour après jour, année après
année. Son système nerveux sympathique est resté hyperactif. Son cortisol s’est
dérégulé. Son endothélium s’est progressivement détérioré. Ses artères ont subi les
assauts répétés de pics tensionnels quotidiens.
Jean n’a pas développé de symptômes psychologiques majeurs qui l’auraient alerté et
forcé à changer quelque chose. Il a compensé psychologiquement de manière
remarquablement efficace. Mais son système cardiovasculaire, lui, a payé le prix.
L’hypertension résistante n’est pas apparue par hasard. Elle est la conséquence
directe de décennies d’exposition à un stress professionnel chronique que Jean a
stoïquement enduré en pensant qu’il s’y « habituait ».