Danielle Sarto
Après avoir vu le film « Orwell : 2+2=5 » de Raoul Peck, et relu 1984 de George Orwell, j’ai ressenti le besoin de mettre par écrit quelques réflexions — et quelques inquiétudes. Le film revient sur les derniers mois de la vie de l’écrivain ainsi que sur les expériences qui ont nourri sa vision d’un monde dominé par la propagande, la manipulation et le contrôle. Il cherche surtout à montrer pourquoi les avertissements d’Orwell demeurent particulièrement pertinents aujourd’hui.
Le contrôle comme mécanisme totalitaire ou sociétal
Le totalitarisme désigne un régime politique dans lequel l’État cherche à contrôler l’ensemble des aspects de la vie sociale : la politique, l’économie, la culture, les médias, mais aussi, parfois, les pensées et les comportements des citoyens.
Ces éléments apparaissent dans de nombreux ouvrages, qu’ils décrivent une dystopie — comme 1984 de George Orwell — ou certaines réalités du monde contemporain, comme Les Ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli.
Dans 1984, le totalitarisme repose sur plusieurs mécanismes : la surveillance permanente, la suppression de la pensée critique, la réécriture de la réalité, l’intériorisation des normes imposées et la peur. Le citoyen finit par s’autocensurer, parce qu’il croit être constamment observé.
Derrière ces mécanismes se trouve différents processus dont le contrôle. Celui-ci peut être externe, lorsqu’il est exercé par une institution, une autorité, un environnement social ou un dispositif de surveillance, mais aussi interne, lorsqu’il est progressivement intégré par l’individu lui-même.
Les médias, manipulés par des individus, constituent l’un des principaux outils de ce contrôle. Giuliano da Empoli les décrit comme des « ingénieurs du chaos », capables d’orienter les perceptions, les émotions et les comportements. Mais le contrôle peut également se diffuser dans notre environnement quotidien, notamment à travers les réseaux sociaux, l’exposition permanente aux normes et l’intériorisation du regard des autres.
Nous ne sommes alors plus seulement contrôlés par une autorité extérieure : nous apprenons à nous surveiller nous-mêmes.
Un autre point à ne pas négliger est ce qu’on appelle la « culture mosaïque », engendrée par la succession anarchique des sujets traités contribuant à affaiblir les capacités critiques de l’individu. Cette culture est donc non rationnelle et démontrable. Cette idée ressort d’un vieux livre de L.Porcher « Vers la dictature des médias ? » (1976). A cette époque, il disait « la télévision ne nous livre jamais la réalité, mais une impression de réalité ». Les médias jouent leur rôle : faire prendre l’image de la réalité pour la réalité elle-même. Le mot « conditionnement » peut résumer assez justement le danger pour les hommes, dit-il. Les médias deviendraient un instrument redoutable aux mains de ceux qui pour des raisons diverses, sont aujourd’hui « les maitres des médias ». Nous y sommes !
La parentalité sous surveillance
Plusieurs articles du Soir consacrés à la parentalité en difficulté ont particulièrement résonné en moi. Ils m’ont rappelé que ces mécanismes de contrôle et de culture mosaïque pouvaient également se manifester dans la fonction parentale.
Les réseaux sociaux exposent en permanence des modèles de parentalité présentés comme parfaits. Les applications mesurent et enregistrent de nombreux aspects de la vie quotidienne du bébé. Les recommandations médicales et éducatives sont nombreuses, parfois contradictoires. Certains parents ont le sentiment d’être jugés par leur entourage, mais aussi par les outils numériques et les algorithmes qui leur rappellent constamment ce qu’ils « devraient » faire.
Chez certains jeunes parents — pas uniquement chez les mères — on peut observer des comportements d’hypercontrôle : surveillance constante du sommeil, de l’alimentation et du développement de l’enfant, utilisation intensive d’applications, recherche permanente d’informations et peur de « mal faire ».
Cette tendance peut donner l’impression que tout doit être optimisé et qu’aucune erreur n’est permise. Elle crée une forme d’autosurveillance qui rappelle, à certains égards, l’idée du regard permanent présente dans 1984.
Cette autosurveillance ne repose pas nécessairement sur une volonté consciente de se conformer. Elle résulte plutôt d’un mélange de pression sociale, de technologies numériques, d’informations abondantes et d’un désir sincère de protéger son enfant.

La boîte à tartines comme symbole de la performance parentale
L’exemple de la boîte à tartines, évoqué dans un article du Soir, illustre parfaitement ce phénomène. En quelques années, le contenu du repas scolaire semble être devenu un véritable projet à part entière. Le pain ne se contente plus d’être garni et le concombre d’être découpé en rondelles. Sur les réseaux sociaux, certains parents transforment le repas de midi en composition miniature, à l’aide d’emporte-pièces, de mini-brochettes, de moules à œufs, de mandolines, de spiraliseurs ou encore de cuillères parisiennes destinées à façonner des billes de fruits.
Ces pratiques viennent s’ajouter à une liste déjà longue d’injonctions parentales. À force de voir défiler des boîtes parfaitement organisées, colorées et créatives, une simple tartine au fromage peut finir par donner l’impression d’être le signe d’un échec parental.
La diététicienne pédiatrique flamande Rolinde Demeyer, autrice de « Les petits mangeurs difficiles n’existent pas », souligne que cette pression provient principalement des réseaux sociaux. Les boîtes ordinaires y sont beaucoup moins visibles que les boîtes élaborées, transformées en véritables œuvres d’art. Cette mise en scène peut donner l’impression que tous les parents réalisent ce type de préparation chaque jour et que l’on échoue dès lors qu’on ne fait pas comme les autres.
Le problème apparaît lorsque les parents commencent à croire qu’il n’existe qu’une seule bonne manière de remplir une boîte à tartines. Cette pression s’inscrit alors pleinement dans une culture de la performance parentale.
Tout ce qu’un enfant mange, fait, dit ou apprend semble aujourd’hui susceptible d’être observé et comparé, consciemment ou inconsciemment. La boîte à tartines est un objet particulièrement visible. Elle devient donc un support privilégié de comparaison.
Pour réduire cette pression, les conseils proposés sont finalement assez simples : se désabonner des comptes qui donnent le sentiment de ne pas être à la hauteur, observer davantage ce que son propre enfant mange réellement et échanger avec d’autres parents. Ces échanges permettent souvent de découvrir que l’on n’est pas seul à douter.
Bien sûr, chacun est libre de sortir tout outil culinaire. Mais il est également possible de glisser deux tartines dans une boîte en plastique et de refermer le couvercle. L’essentiel est qu’il y ait quelque chose à manger.

« Dix-huit étés » et l’injonction à fabriquer des souvenirs
Un autre article du Soir, consacré au phénomène « 18 summers with your kids », m’a également interpellée.
L’idée est simple : nous ne disposons que de dix-huit étés avec nos enfants. Il faudrait donc en profiter pleinement. Le concept circule largement sur les réseaux sociaux, accompagné d’un mot d’ordre : « make memories », « fabriquez des souvenirs ».
On trouve désormais des albums et des carnets « 18 summers » à compléter année après année, des listes d’expériences à vivre en famille, ainsi que des vidéos qui décomptent les étés déjà passés et ceux qu’il reste encore à vivre.
L’idée de départ est difficile à contester : les enfants grandissent, le temps passe et il est important d’en profiter. Pourtant, lorsqu’elle est reprise par les réseaux sociaux, cette idée peut se transformer en compte à rebours permanent et en véritable obligation de produire des souvenirs.
Mais qu’est-ce qui permet à un souvenir de rejoindre le rang des « chefs-d’œuvre » ? Ce n’est pas nécessairement le fait de voyager dans un pays extraordinaire ou de réaliser une activité exceptionnelle. Un événement heureux peut naître de presque rien, précisément parce qu’il est inhabituel ou chargé émotionnellement. Ce qui compte réellement, c’est la qualité du moment et de l’interaction.
La volonté de profiter du temps passé avec ses enfants peut ainsi se transformer en une nouvelle forme de contrôle : chaque moment doit être valorisé, chaque expérience optimisée, chaque été rendu mémorable.
De la contrainte extérieure à l’autocontrôle
Ces observations font écho à une idée qu’Orwell aurait probablement reconnue : une société n’a pas toujours besoin d’une contrainte brutale pour orienter les comportements. La pression des normes, lorsqu’elle est constamment intériorisée, peut suffire à conduire les individus à se surveiller eux-mêmes.
C’est sans doute là que la comparaison avec 1984 est la plus pertinente. Il ne s’agit évidemment pas d’assimiler les réseaux sociaux ou les recommandations parentales à un régime totalitaire. La réalité contemporaine est infiniment plus complexe. Mais certains mécanismes psychologiques présentent une ressemblance : la surveillance n’est plus seulement exercée par une autorité extérieure ; elle devient progressivement une disposition intérieure.
Le parent n’a pas besoin d’être explicitement sanctionné pour se sentir observé. Il lui suffit de savoir qu’il existe une norme, de voir qu’elle est largement diffusée et de se demander s’il y répond correctement.
La question n’est donc pas seulement : qui nous surveille ? Elle est aussi : quelles normes avons-nous intégrées au point de nous surveiller nous-mêmes ?
Ce phénomène dépasse d’ailleurs largement le cadre de la parentalité. Depuis une quinzaine d’années, on voit se développer, dans de nombreux domaines, une culture de la gestion des risques, de la mesure et de l’optimisation : la santé, le travail, l’éducation, le sport ou encore l’alimentation.
C’est dans ce contexte que peuvent apparaître de nouveaux modes de fonctionnement, comme la bigorexie — une forme d’addiction à l’activité physique — ou l’orthorexie, qui correspond à une préoccupation excessive pour le fait de manger sainement.
Ces comportements sont influencés par un environnement dans lequel les pratiques sont constamment mesurées, évaluées et comparées. Ils témoignent d’une difficulté croissante à accepter l’imperfection, l’incertitude et la part d’imprévisible propre à toute existence. Ces conséquences amènent naturellement la part importante des troubles psychologiques, que nous rencontrons dans les bureaux de consultation.
Les jeunes parents eux sont simplement confrontés à cette culture à un moment où leur responsabilité est particulièrement forte. La naissance d’un enfant peut amplifier l’anxiété et rendre plus intenses les injonctions à bien faire.
Accepter de ne pas tout maîtriser
Une phrase de Thomas Gunzig, prononcée à la sortie de son dernier livre « Spectre », m’a particulièrement marqué : « On ne mérite pas notre intelligence. »
Je comprends cette phrase comme une invitation à l’humilité. Notre intelligence nous permet de comprendre, d’anticiper, de prévoir et de nous protéger. Mais elle peut aussi nous donner l’illusion que tout devrait pouvoir être contrôlé, calculé ou évité.
Or la parentalité, comme la vie en général, ne peut pas être entièrement maîtrisée. Aucun tableau de suivi, aucune application, aucune recommandation et aucune boîte à tartines parfaite ne peuvent supprimer l’incertitude. Ils peuvent parfois aider, mais ils ne doivent pas devenir de nouveaux instruments de culpabilisation. À la différence du monde d’Orwell, personne ne nous impose nécessairement une surveillance totale. Pourtant, nous pouvons finir par l’accepter, voire par la reproduire nous-mêmes. Le contrôle le plus « efficace » est peut-être celui que nous avons tellement intériorisé que nous ne le percevons plus comme une contrainte.
La véritable question n’est peut-être pas de savoir comment devenir un parent irréprochable, mais comment rester un parent suffisamment présent, attentif et disponible sans se laisser enfermer dans une logique de performance.