Par Nora Marino
Le tatouage accompagne l’être humain depuis des siècles et revêt des significations multiples : affirmer son identité, son appartenance, ses valeurs, marquer une étape de vie, garder la trace d’un événement ou symboliser une transformation. Son étymologie elle-même nous ramène à cette idée de marque et d’inscription : le terme « tatouage » vient du tahitien tatau, associé à l’idée de marquer ou de dessiner.
Dans le contexte du deuil, cette notion de trace prend une dimension toute particulière. On retrouve fréquemment des tatouages représentant un prénom, une date, un symbole, un portrait, quelques mots ou une citation. Autant de façons d’inscrire physiquement celui ou celle qui n’est plus là. L’expression « avoir quelqu’un dans la peau » prend alors presque littéralement tout son sens.
Quand l’absence n’a presque pas laissé de traces
Dans le deuil périnatal, cette démarche me paraît particulièrement intéressante.
La mort d’un bébé pendant la grossesse ou autour de la naissance confronte les parents à un deuil singulier. Ils perdent leur enfant, bien sûr, mais également tout ce qui avait commencé à se construire autour de lui : une grossesse, des projections, une place dans la famille, un avenir imaginé, parfois une certaine représentation du couple et de la famille à venir.
Et lorsque la vie de ce bébé a été très brève, voire uniquement intra-utérine, les traces concrètes de son existence peuvent être peu nombreuses voire inexistante au regard des autres et de la société.
Ces dernières années, le deuil périnatal s’est heureusement davantage ritualisé et reconnu. Des photographies, empreintes, bijoux, boîtes à souvenirs ou cérémonies permettent notamment aux parents de conserver des traces et de donner une place à leur enfant. Mais certains éprouvent le besoin d’aller plus loin et de porter sur eux un signe visible et durable de son existence.
Le tatouage peut alors venir dire quelque chose de très simple et de très puissant : « Tu as existé. Tu fais partie de mon histoire. »
Donner une forme à ce qui n’en a pas
Le deuil confronte à une expérience profondément déstabilisante : on ne peut ni modifier ce qui s’est passé, ni réparer la perte, ni faire revenir celui que l’on aime.
Dans ce contexte, choisir un dessin, un mot, un emplacement sur son corps, décider du moment où le tatouage sera réalisé constitue un acte concret. La souffrance, jusque-là intérieure, diffuse et parfois difficile à mettre en mots, peut prendre une forme choisie, pensée et créée.
Le tatouage ne supprime évidemment pas la douleur. Mais il peut, pour certaines personnes, participer à une forme de réappropriation : là où tant de choses ont été subies, quelque chose peut enfin être choisi.
Il y a d’ailleurs quelque chose de particulier dans le geste même de se faire tatouer : la douleur physique est réelle, mais elle est cette fois consentie, délimitée et porteuse de sens. Une douleur choisie, en quelque sorte, après une douleur qui, elle, ne l’a pas été.
La peau comme frontière entre le dedans et le dehors
La symbolique de la peau me semble particulièrement forte dans le deuil périnatal.
La peau est notre enveloppe. Elle constitue une frontière entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce qui appartient à l’intime et ce que nous donnons à voir.
Or, pendant la grossesse, le bébé a précisément existé à l’intérieur du corps maternel. Après sa mort, le tatouage peut venir inscrire sur cette enveloppe corporelle la trace de celui qui n’est désormais plus physiquement présent.
Ce qui était dedans apparaît alors dehors.
On pourrait presque y voir une manière de donner une forme visible à un amour qui, lui, continue d’exister alors que l’enfant n’est plus visible.
Reconstruire le lien autrement
Faire son deuil ne signifie pas oublier, effacer ou cesser d’aimer. Il s’agit davantage, avec le temps, de trouver une nouvelle manière de vivre avec l’absence et de transformer progressivement la relation à celui qui est mort.
Le tatouage peut participer à ce mouvement. Il ne dit pas nécessairement « au revoir ». Il peut plutôt signifier : « Tu restes avec moi, autrement. »
Certains parents le regardent, le touchent ou le caressent. Il peut devenir une sorte d’objet transitionnel inscrit directement sur le corps, une présence symbolique disponible à tout moment. Une petite trace tangible lorsque l’absence devient trop grande.
Dans le deuil périnatal, il peut également avoir une fonction de reconnaissance : donner une place et parfois même un nom à cet enfant dont l’existence n’a pas toujours été reconnue par l’entourage ou la société à la mesure de ce qu’elle représente pour ses parents.
Le tatouage devient alors à la fois intime et visible : la trace d’un passage parfois extrêmement bref, mais d’un lien qui, lui, ne se mesure pas à la durée de la vie.
Prendre le temps avant d’inscrire
Il reste néanmoins un élément auquel je serais attentive.
Un tatouage est, par définition, destiné à durer. Le deuil, lui, est un processus vivant : il se transforme avec le temps. Ce dont une personne a besoin dans les semaines qui suivent la mort de son bébé ne sera pas nécessairement identique quelques mois ou quelques années plus tard.
Il ne s’agit donc certainement pas de déconseiller le tatouage, mais plutôt de prendre le temps de penser ce que l’on souhaite inscrire et, surtout, où l’on souhaite l’inscrire.
Un tatouage très visible, que l’on croise plusieurs dizaines de fois par jour, peut être profondément réconfortant à un moment donné. Mais il est intéressant de se demander comment on imagine vivre avec cette présence lorsque la douleur aura changé de forme.
Car c’est peut-être là toute la particularité du tatouage de deuil : il est permanent alors que le deuil, lui, évolue.
Lorsqu’il est mûri et choisi, il peut néanmoins devenir bien davantage qu’un souvenir. Une manière de remettre des contours autour de l’indicible, de reprendre possession de son corps après l’épreuve et d’inscrire dans la peau ce que la mort n’a pas réussi à faire disparaître : le lien.
Une trace d’amour, plus durable que l’absence.