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Et si je vous disais que le deuil ne se termine pas.

Par Nora Marino

« Il faut faire son deuil. »

« Avec le temps, ça ira mieux. »

« Il faut tourner la page. »

Ces phrases sont souvent prononcées avec de bonnes intentions. Elles cherchent à rassurer, à encourager, parfois simplement à trouver quelque chose à dire face à la souffrance de l’autre. Sauf que, « on ne fait pas un deuil » on VIT un deuil ! Et par conséquent cela prend du temps …..

Et pourtant, ces phrases, pour une personne endeuillée, peuvent être profondément violentes.

Car elles véhiculent une idée très présente dans notre société : celle selon laquelle le deuil serait un processus qui devrait, à un moment donné, se terminer. Comme s’il existait un chemin au bout duquel la personne endeuillée pourrait enfin refermer le chapitre, reprendre sa vie et laisser derrière elle la personne disparue.

Mais est-ce vraiment ce que vivre un deuil signifie ?

Pendant longtemps, certaines conceptions théoriques du deuil ont effectivement pensé le processus à partir de cette idée de séparation. Dans son célèbre texte Deuil et mélancolie, publié en 1917, Freud décrit notamment le travail psychique du deuil comme un processus au cours duquel l’investissement affectif porté sur l’objet perdu doit progressivement être retiré. Cette conception a profondément marqué la manière dont le deuil a ensuite été pensé : pour aller mieux, il faudrait, d’une certaine manière, se détacher de celui ou celle qui est mort.

Mais les conceptions contemporaines du deuil ont progressivement déplacé cette perspective.

Dans les années 1990, Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman ont notamment développé le concept de « continuing bonds », les « liens continués ». Leur proposition est essentielle : la mort met fin à la présence physique et à la relation telle qu’elle existait auparavant, mais elle ne met pas nécessairement fin au lien. 

Le lien change.

Il peut prendre la forme d’un souvenir, d’une parole intérieure, d’une habitude, d’une valeur transmise, d’un objet conservé, d’une photographie, d’une histoire que l’on continue à raconter. Il peut être présent dans certaines décisions, dans une manière de regarder le monde, dans ce que cette personne nous a appris ou dans la place qu’elle continue d’occuper dans notre histoire.

Parfois, il s’agit simplement de pouvoir continuer à aimer quelqu’un qui n’est plus là.

Ce lien n’est pas nécessairement un obstacle au deuil. Il peut au contraire constituer une manière de vivre avec la perte.

C’est là que l’expression « tourner la page » peut devenir problématique. Car on ne tourne pas nécessairement la page d’une relation qui a compté. On apprend plutôt à vivre avec une histoire dont un chapitre essentiel a été brutalement interrompu.

Le deuil ne consiste donc pas forcément à cesser d’être en lien, mais à découvrir comment être en lien autrement.

Et cette transformation peut prendre du temps. Beaucoup de temps. (arrêtons avec cette conception du deuil qui dure 1 an…)

Elle peut aussi continuer à évoluer tout au long de la vie. Une personne peut être absente depuis plusieurs années et continuer à occuper une place importante dans notre existence. Le lien peut se modifier avec les années, devenir moins douloureux, parfois redevenir douloureux à certains moments, ressurgir lors d’un anniversaire, d’une naissance, d’un changement de vie ou d’un événement qui aurait naturellement été partagé avec elle.

Cela ne signifie pas que « le deuil n’avance pas ».

Cela signifie que la relation a changé de forme.

Alors, peut-être que la question n’est pas :

« Quand allez-vous enfin avoir terminé votre deuil ? »

Mais plutôt :

« Comment allez-vous pouvoir continuer à vivre avec cette absence, sans avoir à renoncer au lien qui vous unit encore à cette personne ? »

Dans l’accompagnement du deuil, c’est souvent là que se trouve une part essentielle du travail : non pas faire disparaître le lien, mais aider la personne à trouver la forme nouvelle que ce lien peut prendre.

Parce qu’il n’est pas nécessaire d’oublier pour continuer à vivre.

Il n’est pas nécessaire de cesser d’aimer pour aller mieux.

Et peut-être que faire son deuil, finalement, ce n’est pas tourner la page.C’est apprendre à continuer l’histoire autrement

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